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Comment la législation française évolue face aux véhicules autonomes

Par Maxime
6 minutes

Une route en transformation : l’encadrement légal des véhicules autonomes en France


Depuis plusieurs années, le véhicule autonome n'est plus une simple utopie d’ingénieurs ou un gadget de salon automobile : il s’impose progressivement comme une réalité technologique à fort potentiel pour la mobilité du futur. Sur les routes françaises, que peut-on réellement conduire aujourd’hui, selon quelles règles, et dans quel cadre réglementaire les innovations de la conduite déléguée prennent-elles forme ? La législation tricolore est-elle vraiment adaptée à ces nouveaux usages ? Plongeons dans l’évolution du cadre normatif, entre avancées concrètes, précautions et visions d’avenir.


Définition juridique et premiers jalons de la conduite autonome


Avant toute chose, il est essentiel de poser un cadre précis : qu’appelle-t-on véhicule autonome ? Selon la nomenclature communément admise (SAE – Society of Automotive Engineers), on distingue six niveaux d’automatisation, du simple régulateur de vitesse (niveau 1) à la conduite entièrement sans intervention humaine (niveau 5). Aujourd'hui, la majorité des modèles proposés sur le marché grand public se limitent à l’assistance avancée à la conduite (niveau 2+), au mieux à la délégation de certaines fonctions sous conditions précises (niveau 3), avec supervision constante du conducteur.


La législation française, fidèle à la prudence continentale mais déterminée à accompagner les mutations du secteur, a commencé à baliser le terrain dès les années 2010, d’abord par la réglementation des expérimentations, puis à travers un cadre d’ensemble spécifique.


De l’expérimentation contrôlée à la circulation encadrée


Jusqu’en 2019, la circulation de véhicules autonomes sur voies publiques n’était possible qu’à titre expérimental, et sous conditions très strictes. Le cadre a commencé à s’ouvrir avec le vote de la loi d’orientation des mobilités (LOM), promulguée fin décembre 2019 :


  • Possibilité pour le gouvernement d’autoriser des expérimentations sur routes ouvertes, avec procédure d’autorisation spécifique.
  • Encadrement des tests par arrêté, avec obligation pour l’opérateur de désigner un responsable et d’assurer la sécurité des usagers alentours.
  • Supervision humaine obligatoire, même à distance, par quelqu’un capable de reprendre la main à tout moment.

Cette phase d’expérimentation, principalement menée entre grands groupes industriels (Renault, PSA, Valeo, Navya…) et collectivités, a permis de valider la faisabilité technique et l’acceptabilité sociale de la conduite autonome dans certains contextes bien délimités : navettes sur sites fermés, circulations sur voies urbaines dédiées, transports collectifs à vitesse réduite, etc.


Un cadre légal renforcé : l’ordonnance du 14 avril 2021


Accélérant l’intégration des technologies dans l’écosystème routier, l’État a publié en avril 2021 une ordonnance autorisant la circulation sur la voie publique des véhicules à délégation de conduite (incluant les services de transport, les véhicules particuliers, les utilitaires, etc.), sous réserve que l’automatisation réponde à des exigences de sécurité et que l’opérateur dispose d’une assurance adéquate.


Le texte détaille :


  • La définition légale du "système de conduite automatisé".
  • L’obligation d’homologation préalable pour chaque type de véhicule autonome ou service proposé.
  • La possible absence de conducteur à bord dès lors qu’un téléopérateur peut reprendre la main à distance.
  • L’aménagement de la responsabilité en cas d’accident (voir paragraphe suivant).

Un tournant majeur : dès juillet 2022, l’application de cette ordonnance a ouvert la voie à l’homologation de premiers services de navettes autonomes en conditions réelles sur certaines routes françaises.


Responsabilité et assurance : qui est responsable ?


La question de la responsabilité en cas d’accident impliquant un véhicule autonome constitue le cœur des débats juridiques actuels. Le principe général retenu par la législation française (et européenne) est simple :


  • Tant que l’humain supervise la conduite, c’est lui qui reste responsable.
  • En cas d’usage validé d’un mode autonome homologué, la responsabilité peut être transférée au fabricant, à l’opérateur ou à l’exploitant du service.
  • Les assureurs adaptent donc leurs contrats, en intégrant des clauses dédiées à la conduite automatisée, loin de l’assurance "classique" où seul le conducteur est en cause.

Dès lors, l’État a anticipé et précisé les modalités de recueil des données embarquées ("boîtes noires") pour aider à déterminer en pratique les circonstances d’un accident. Cette clarification constitue un prérequis indispensable à l’essor d’un secteur économiquement viable.


Les enjeux sociétaux et économiques de l’encadrement législatif


La France, à travers ses lois et expérimentations, cherche à conjuguer sécurité routière, innovation technologique et acceptation par le public. L’ouverture progressive à la circulation – d’abord sur circuits fermés, puis dans certaines villes pilotes (Lyon, Paris-Saclay, Rouen…) – s’est accompagnée d’un important travail de pédagogie. Pour garantir la confiance, le législateur a veillé à :


  • Préciser le type de routes autorisées (dans un premier temps, des tronçons bien balisés, sans piétons, à faible vitesse).
  • Fixer des exigences strictes sur la cybersécurité des systèmes et la protection des données collectées.
  • Accompagner la montée en compétence des professionnels : nouvelles formations (pour les opérateurs à distance notamment) et création de certifications spécifiques.

Le développement d’un cadre stable est indispensable pour attirer les investissements, que ce soit dans l’industrie automobile, les opérateurs de mobilité, ou les start-ups de la technologie. L’objectif pour l’État n’est pas seulement d’encadrer mais aussi de stimuler une économie nouvelle autour des véhicules intelligents et connectés.


Une harmonisation européenne en ligne de mire


La France ne légifère pas isolément : l’un de ses défis est de s’arrimer à la stratégie européenne, afin de ne pas fragmenter le marché du véhicule autonome. Le règlement n°2019/2144 du Parlement européen prévoit l’obligation pour tous les nouveaux véhicules, à partir de juillet 2024, d’intégrer une série de dispositifs d’aide à la conduite (ADAS) qui préfigurent la transition vers une automatisation plus avancée.


L’approche française s’inscrit en parallèle des travaux de l’UNECE à Genève, l’instance onusienne d’homologation, et du "Digital Green Lane" européen pour le passage transfrontalier des véhicules autonomes entre plusieurs pays membres. Objectif affiché : préparer d’ici 2030 la circulation sans entrave de véhicules totalement autonomes sur certaines portions d’autoroute européennes.


Perspectives : quelles évolutions à venir ?


À l’heure actuelle, l’enjeu législatif est de trouver l’équilibre entre ouverture à l’innovation, protection des usagers et maintien d’une surveillance humaine minimale. Plusieurs axes d’évolution sont à l’étude :


  • Agrandir le périmètre des zones autorisées à la circulation autonome (extension à l’ensemble du réseau urbain, puis interurbain).
  • Assouplir la position du "conducteur de sécurité" à bord, voire autoriser, à terme, l’absence totale de personnel en situation de supervision humaine.
  • Mettre à jour régulièrement la responsabilité civile, pénale et assurantielle – notamment pour les véhicules particuliers équipés d’options de délégation de conduite (voir la Mercedes Classe S, bientôt homologuée en France avec dispositif niveau 3).

En parallèle, des comités d’experts planchent sur la question éthique : priorisation d’itinéraires, gestion des imprévus, décisions d’urgence face à un obstacle sur la route… autant de thématiques sensibles qui devront être intégrées dans les futures normes internationales.


Conseils pour les particuliers : ce qu’il faut savoir avant d’investir


  1. Lisez attentivement la notice de votre véhicule : la véritable nature des fonctions "autonomes" varie énormément d’un constructeur à l’autre. Beaucoup de modèles vendus aujourd’hui nécessitent une vigilance constante du conducteur.

  2. Renseignez-vous sur les législations locales : toutes les métropoles n’autorisent pas encore la circulation sans superviseur sur certains segments urbains.

  3. Vérifiez l’adaptation de votre assurance : en cas de sinistre en mode autonome, votre protection doit être conforme au nouveau régime.

  4. Gardez en tête l’état du déploiement réel : l’individualisation du service (véhicules particuliers totalement autonomes) reste encore limitée en France, même en 2024. Les perspectives s’accélèrent… mais la vigilance demeure la règle.


En résumé : une mutation progressive, à suivre de près


La législation française autour des véhicules autonomes se construit par étapes, associant flexibilité, pilotage public-privé, et anticipation des défis techniques et éthiques. Cette approche pragmatique vise à garantir une cohabitation harmonieuse entre les nouvelles mobilités intelligentes et la sécurité collective, tout en soutenant l’innovation industrielle et la création d’un marché national et européen.


Les mois à venir seront décisifs pour observer, sur le terrain, la concrétisation des promesses de la conduite autonome « made in France ». Restons attentifs : la route de l’autonomie légale ne fait que commencer, et chaque évolution dessine le visage de la mobilité de demain.


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